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Quand elle est arrivée chez ses patrons, ils ont renversé sa valise, confisqué ses papiers, ses affaires, et lui ont mis un savon dans les mains en lui demandant d’aller se doucher. Pendant deux heures, elle a dû se laver avec une minutie désespérante, sous l’œil circonspect de toute la famille: «Je sais pas si c’était pour devenir blanche. Je devais enlever les saletés sur moi. J’étais nue dans la douche, tout le monde était là, la patronne, sa fille, son petit-fils… On me disait: “lave-toi ici, ta tête, là…”, puis on m’a conduite dans la cuisine pour me montrer ce que je devais faire.»

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Il y a trois ans et demi, Louise quittait le Togo pour venir travailler au Liban. Un homme du village lui avait proposé de la faire voyager et de lui trouver un travail chez sa mère là-bas, comme domestique: elle serait payée 200$ par mois, de quoi aider sa propre famille. La patronne, elle, a déboursé 3.000$ pour la faire venir: les familles en quête de domestiques passent généralement par des agences, à qui elles reversent le prix du billet d’avion, des frais de dossier et une commission plus ou moins importante selon le pays d’origine de leur future «bonne».

Le système de «kafala», ou parrainage, est une machine bien huilée au Liban: toute une économie s’est développée autour de la migration de travailleuses domestiques, qui arrivent souvent dans le pays via des circuits organisés par des agences spécialisées. Ces dernières jouissent d’un partenariat avec la Sûreté Générale: près de 400 agences sont officiellement enregistrées auprès du ministère du Travail, et on estime encore à 400 celles travaillant dans l’illégalité.

Elles tiennent des catalogues où sont répertoriés les profils de femmes venant principalement d’Asie du Sud et du Sud-Est (Sri Lanka, Philippines, Indonésie, Bangladesh, Népal, Vietnam…) et d’Afrique (Éthiopie, Ouganda, Kenya, Togo, Mali, Madagascar…). Ces catalogues sont présentés aux familles cherchant des domestiques, qui n’auront plus qu’à faire leur choix. Il arrive également que les travailleuses immigrées passent par des réseaux parallèles, familiaux et amicaux, fonctionnant par le bouche-à-oreille.

Certaines resteront dans une même famille plus de vingt ans, d’autres iront de patron en patron; certaines abandonneront leur travail de domestique pour rejoindre l’hôtellerie ou de petits commerces ethniques ou libanais, d’autres se tourneront vers la prostitution pour survivre… et d’autres encore se feront expulser, faute d’avoir pu régulariser leurs papiers, que leurs garants conservent et dont ils ont la charge.

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On estime leur nombre entre 250.000 et 300.000, dont environ 50.000 en situation irrégulière, qui ne dépendent plus d’un kafil –un garant–, seul à même de justifier leur présence sur le sol libanais. La démographie libanaise étant ce qu’elle est, à savoir un domaine qu’on ne jauge que de loin, de peur de raviver des tensions politiques et confessionnelles –le dernier recensement officiel de la population remonte à 1932, on considère aujourd’hui que la population totale se situe autour des six millions d’habitants, dont 1,9 million de réfugiés–, les travailleuses domestiques immigrées sont d’autant plus invisibilisées que les chiffres officiels sont hasardeux, ce qui contribue à les écarter du débat public. «Comme dans tous les problèmes au Liban, l’absence de chiffres est une arme pour le gouvernement pour tuer le débat», affirme à cet égard Wadih Al-Asmar, le président du Centre Libanais des Droits Humains (CLDH).

À partir des années 1970, et plus largement après la guerre, dans les années 1990, le phénomène de migration de travailleuses domestiques s’est amplifié au Liban. Jusqu’alors, les domestiques étaient principalement des jeunes filles libanaises venues de villages ou de zones rurales vers les villes pour s’installer dans une famille, ou bien des Syriennes et des Palestiniennes. La guerre civile ayant clivé les communautés, le choix s’est vite déporté sur des femmes venant de pays non-arabes, comme le Sri Lanka ou les Philippines. Représentant une main d’œuvre à bas coût, les domestiques, qui jusque-là prenaient leur office dans les foyers de classes moyennes et supérieures, ont vite été récupérées par une très large partie de la population, jusqu’à ce que leur emploi devienne la norme.

Sophie dans les rues de Beyrouth, au Liban, août 2018. | Photo Yohan Poncet

«Respectables» donc, mais aussi communes, sont les familles ayant à leur service et domicile une employée de maison –plusieurs pour les plus riches. L’article 7 du Code du travail libanais excluant nommément les travailleurs domestiques –libanais autant que migrants–, leur statut est entièrement dépendant du système de kafala, dans lequel le tuteur est l’employeur. En théorie, leurs droits sont réglés par le contrat établi entre les deux parties –un contrat rédigé en arabe, rarement traduit, donc inintelligible pour les étrangers. L’employeur doit fournir à sa domestique son visa, un logement, une assurance santé, les nécessités de base et les produits liés à son travail. La domestique devrait avoir huit heures de travail, huit heures de temps libre et huit heures de repos par jour, et une journée de congé par semaine. Le reste est du ressort de l’employeur, qui engage par ailleurs sa responsabilité civile.

«Légalement, l’employeur est responsable des dégâts qu’on peut occasionner. Dans le cas des travailleuses migrantes, comme elles travaillent quasiment vingt-quatre heures sur vingt-quatre, si elles font tomber quelque chose du balcon qui tue quelqu’un en bas, il ne va pas aller en prison, mais c’est lui qui payera les dommages et intérêts. Ça crée une situation où l’employeur se sent insécurisé, ce qui pousse beaucoup d’employeurs aux abus», explique Wadih Al-Asmar.

En matière d’insécurité, les domestiques sont pourtant en premières ligne, qui ne jouissent dans la pratique d’aucune protection juridique. Les droits minimaux sont rarement respectés, et très librement adaptés à la convenance de l’employeur, pour qui l’absence de cadre légal couvre tous les abus.

«En été je dormais au balcon, en hiver dans le salon, devant la porte puisqu’il y avait le chauffage»

Rachel, Togolaise de 24 ans

Rachel, une jeune Togolaise de 24 ans, se souvient ainsi de son arrivée chez une famille de quarantenaires, dont le mari dirige une enseigne de supermarchés au Liban:

«Le premier jour, ils me disent qu’ils n’ont pas arrangé ma chambre, donc je vais dormir devant la porte. Je dis “ok”, mes affaires étaient dans la chambre des enfants. Le lendemain matin, “on va t’apprendre comment faire le travail et tout ça”. La nuit est tombée, maintenant je dors où encore? Ils me disent: “devant la porte allez, c’est là-bas, c’est chez toi, on n’a pas de chambre”. Là je commence à me dire “non, je ne peux pas vivre comme ça”. Les semaines sont passées, plusieurs mois comme ça. En été je dormais au balcon, en hiver dans le salon, devant la porte puisqu’il y avait le chauffage.»

Enfermée à clef dans la journée quand elle reste seule, Rachel sympathise avec une autre domestique, aperçue dans l’immeuble d’à côté alors qu’elle travaillait sur le balcon. Au Liban depuis deux ans, cette dernière lui donne des conseils pour gérer la charge de travail et ses relations avec les patrons. Cela ne suffit pas: Rachel doit travailler chez ses employeurs, chez la mère de la patronne et, le soir, dans la boîte de nuit que celle-ci vient d’ouvrir. Un jour que le mari oublie de fermer la porte en sortant, elle s’enfuit pour aller à l’agence, et demande à changer de famille. On lui rétorque qu’elle doit travailler encore un an et six mois pour payer les frais du déplacement du Togo jusqu’au Liban, et on la raccompagne –les contrats initiaux sont aujourd’hui de deux ans, renouvelables. La situation empire. Il arrive qu’on l’empêche de dormir tant qu’elle n’a pas fait toute la maison. Le temps passe, et elle s’échappe à nouveau, cette fois-ci la nuit, en nouant des draps au balcon.

«Quand j’ai fugué, je suis allée chez la fille qui était à côté, mais elle m’a dit que je ne pouvais pas rentrer, parce que si ses patrons me voyaient, ça allait devenir un problème pour elle. Elle m’a donné le numéro d’une autre fille, qui va à la montagne de temps à autre avec son patron et qui a une bonne vie. Elle m’a accueillie, je suis restée trois jours, puis j’ai contacté celle qui m’avait fait venir au Liban et je suis allée chez elle. Et là, quand on appelle la dame [l’ancienne patronne, ndlr.], elle me dit que moi je l’ai volée, que j’ai volé ses bijoux, donc mon affaire n’est plus dans ses mains, elle a déjà porté plainte, et moi je peux rien faire. Quand tu t’enfuis, tu as quarante-huit heures pour déposer une plainte et dire pourquoi tu as quitté la maison, et moi je n’ai pas fait ça, donc je n’ai plus le droit, parce que si je vais à la police, ils vont m’attraper. C’est pour ça que je suis restée dehors, sans mes papiers», raconte-t-elle.

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La plupart du temps, si une domestique dépose plainte contre son employeur, celui-ci utilise le système de kafala et retire sa garantie. Talah Hassan, une chercheuse travaillant sur l’organisation des communautés éthiopiennes avec le Migrant Community Center (MCC), explique qu’il est de toute façon techniquement impossible pour les domestiques de se plaindre à la Sûreté Générale, si encore elles savent qu’elles en ont le droit: elle ont rarement accès à un téléphone, et leurs sorties sont limitées.

«Quand elles arrivent, elles vont directement de l’aéroport à la maison, donc elles n’ont aucun moyen de s’orienter ou de savoir ce qu’elles peuvent faire. Il y a trois raisons pour lesquelles on peut rompre un contrat: si la domestique subit une agression sexuelle ou physique, si elle n’a pas été payée plus de trois mois consécutifs, ou si on la fait travailler ailleurs que dans l’endroit mentionné sur le contrat. Généralement, elles ne sont pas payées les trois premiers mois, pour “rembourser leur billet d’avion”. Mais il faut des preuves pour tout ça: si c’est la parole d’un Libanais contre celle d’une migrante, la police va toujours croire le Libanais. Si une femme se plaint, elle va être détenue de toute façon, et ses papiers vont être considérés comme illégaux puisqu’elle a fui: elle sera déportée avant qu’elle puisse être entendue. Les avocats peuvent faire appel, mais le processus est beaucoup plus long et a peu de chances d’aboutir», explique-t-elle.

Une affiche pour la manifestation des travailleurs domestiques immigrés du 24 juin 2018, placardée sur la porte du MCC. Sur l’écriteau, l’inscription «C’est une petite maison avec un grand accueil», Beyrouth, 2018 | Léa Polverini

Récemment encore, le cas de deux Kényanes, Shamila et Rose, agressées en pleine rue à Bourj Hammoud –le quartier arménien de Beyrouth, où vivent de nombreux immigrés– par un militaire en civil, bientôt rejoint par d’autres passants, a défrayé la chronique. Les victimes, faute de papiers en règle, ont été conduites au poste de police, sans leurs agresseurs. Depuis, l’une a été expulsée, tandis que l’autre, mère d’un enfant né d’un Libanais, a obtenu un délai pour demander un nouveau visa.

Face à une justice à géométrie variable, les domestiques vivent donc à la débrouille, naviguant entre différents réseaux d’entraide. «Si tu fais bien attention, tu peux rester cinq ans ici sans papiers», prévient Rachel. «Des fois la police organise des rafles, pendant les fêtes, dans les boîtes de nuit, dans les bus aussi. Les patrons sont au courant des patrouilles, certains te disent: “Si tu as des sœurs qui sont dehors et qui n’ont pas de papiers, dis-leur qu’aujourd’hui il ne faut pas sortir à telle heure”.»

Rachel, elle, a fini par trouver une autre famille, des expatriés cette fois. Quand le mari a voulu prendre contact avec son ancienne patronne pour récupérer ses papiers, offrant une forte somme d’argent, l’autre a balayé la proposition: «Tout ce que je veux, c’est qu’elle pourrisse au Liban».

L’accompagnement et la protection que l’État libanais se refuse à assurer aux travailleuses domestiques immigrées sont alors prises en charge par les ambassades des pays d’origine, par des ONG ou par des réseaux de solidarité plus informels, constitués par les femmes elles-mêmes.

L’an dernier, la Côte d’Ivoire a interdit l’obtention de visas de travailleurs domestiques au Liban à ses ressortissants, prétendant ainsi enrayer ce phénomène migratoire et protéger ses citoyens. Des interdits ou des restrictions similaires ont été prises en Éthiopie, à Madagascar, aux Philippines et au Népal. Ces mesures, bordées d’exceptions et aisément contournables, ne sont en réalité qu’un cache-sexe mal ajusté:

«Cela n’est pas du tout efficace, et rend la situation pire encore. Comme il n’y a pas d’interdit du côté du Liban pour recevoir ces gens, les domestiques viennent toujours, seulement elles viennent de façon plus informelle, et vont trouver des moyens plus chers et plus dangereux. Ça peut aussi affecter les prix des agences, qui vont probablement demander beaucoup plus: dès qu’il y a une interdiction, la situation se dérègle davantage», souligne Talah.

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Cela étant, le pouvoir des ambassades et des consulats demeure limité, ceux-ci ne pouvant faire autorité face aux abus commis sur le sol libanais. «S’il y a des conflits politiques, c’est plus compliqué, les ambassades éviteront de s’impliquer», poursuit Talah. Leur action consiste alors principalement à prendre en charge les rapatriements forcés ou voulus, ou à faire intervenir des avocats lors de conflits. Certaines ambassades, comme celle d’Éthiopie, mettent à disposition des refuges pour leurs ressortissants en difficulté, mais là encore, ces lieux ne sont pas exempts d’abus –souvent sexuels– perpétrés sur les plus précaires.

Des domestiques regardent la télévision dans un refuge tenu par l’association Caritas, Liban, le 8 juin 2010 | Joseph Eid / AFP

Au quotidien, ce sont surtout les centres communautaires gérés par les ONG ou différentes associations qui permettent aux travailleuses domestiques de se retrouver et de s’organiser, en formant des réseaux de solidarité. Lieux de sociabilisation comme de sensibilisation, ils font partie des rares espaces de sécurité auxquels elles ont accès.

L’Alliance pour les travailleuses domestiques immigrées au Liban, montée en 2016 par un petit groupe de migrantes, est l’une de ces associations qui œuvrent en semi-clandestinité –l’article 92 du Code du travail interdit aux étrangers d’être électeurs ou éligibles dans un syndicat– à l’amélioration des conditions de vie des femmes soumises au système de kafala, ou qui tâchent de survivre en dehors de celui-ci.

«Nous voulions atteindre celles qui sont le plus dans le besoin financièrement. La façon dont nous pouvons nous aider est limitée, mais nous nous soutenons activement. On se retrouve tous les dimanches, une demie-journée. Chaque communauté a ses problèmes, il faut s’adapter en fonction», explique Marie, l’une des fondatrices de l’Alliance.

Leur marge d’action demeure cependant très dépendante du contexte politique libanais. Pendant six mois, des femmes de l’Alliance ont travaillé pour monter une pièce de théâtre, Unjust Deportation, rassemblant plusieurs témoignages. La première aurait dû être jouée à Beyrouth au théâtre Zoukak, le 1er mai, à l’occasion de la fête du travail. Au dernier moment, la Sécurité Générale a demandé une liste de tous les noms des personnes impliquées dans le projet, ainsi que les visas et les autorisations pour jouer, entraînant l’annulation précipitée de la représentation.

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Un policier encadre la manifestation des travailleurs domestiques immigrés organisée à l’occasion de la Fête du travail, à Hamra, Beyrouth, le 3 mai 2015 | Anwar Amro / AFP

Le dimanche, c’est le jour où une part des domestiques immigrées de confession chrétienne se rend à l’église. Lieu de rassemblement communautaire pour certaines, c’est aussi un lieu où l’exclusion se fait d’autant plus ressentir pour d’autres.

Les Philippines ont accès aux mêmes églises que les Libanais, où interviennent régulièrement des membres de l’ambassade pour les soutenir. À Beyrouth, les Malgaches se réunissent principalement à la paroisse de l’Église protestante française, dans le quartier de Kraytem, où elles forment une chorale. Hors des espaces «autorisés» ou communautaires, la donne change:

«Chez nous [pour les Togolais], on loue un appartement qui est notre église, comme les Éthiopiens. Les Philippines peuvent se mélanger, mais nous on n’a pas le droit. On ne peut pas aller dans les autres églises avec les Libanais, c’est comme si la peau noire n’avait pas le droit de se mêler à eux. Tu vas pour prier mais tu n’es pas à l’aise du tout, il y a toujours un regard sur toi, tu n’as pas la concentration de pouvoir prier, du coup tu sors. Même les enfants dans l’église ne se comportent pas bien avec les Noirs: ils viennent te demander d’où tu es, qu’est-ce que tu cherches ici, pourquoi tu es noire… Quand tu rentres ici [au Liban], tu deviens comme une personne qui n’a pas été à l’école, tu es multipliée par zéro. On adore les Libanais comme des dieux, il faut se soumettre à eux», raconte Louise.

Des travailleuses domestiques prient devant un autel improvisé dans des locaux de l’association Caritas, Liban, le 8 juin 2010 | Joseph Eid / AFP

Ce type de situation est révélateur d’un racisme systémique à l’œuvre dans la société libanaise. Dans la rue comme dans les lieux de sociabilité, les personnes noires font face à diverses formes de discriminations, où harcèlement et violences physiques côtoient des logiques ségrégationnistes.

«Pour les services [les taxis collectifs, ndlr], quand tu traînes dans la rue, c’est que tu cherches des hommes. Le taxi te demande ton numéro, te demande une pipe, veut coucher avec toi et te donner dix dollars. J’ai vécu ça cinq à dix fois, on te demande: “Ethiopia?”, gare à toi si tu dis oui. Si tu dis non, il peut te dire de sortir», se remémore Louise.

Corps sexualisés, corps objectivés, les corps des Noires sont toujours trop présents, ou pas assez absents. En tous les cas, ils sont là pour servir, tout en se faisant oublier. Dans les piscines publiques par exemple, les domestiques, et plus généralement les femmes noires, qui sont considérées a priori comme domestiques, sont interdites de baignade. Jeanne, une Libanaise de 25 ans, évoque ainsi cette situation:

«Les femmes de ménage restent au bord de la piscine, elles ne se baignent pas avec les enfants. Les gens se sont habitués à ça, ils ne remarquent pas qu’il n’y a pas de femmes noires dans les piscines. C’est ça qui est très dangereux, c’est que personne ne se pose la question, chacun est dans son déni: tout le monde est raciste passif et personne ne s’en rend compte. Si tu dis à un patron que c’est du racisme, il va se comparer à un chef d’entreprise très strict avec ses employés.»

«C’est ça qui est très dangereux, c’est que personne ne se pose la question, chacun est dans son déni: tout le monde est raciste passif et personne ne s’en rend compte.»

Jeanne, une Libanaise de 25 ans

Cette posture de l’employeur-tuteur garantie par la kafala contribue à alimenter le système paternaliste, où l’employeur devient la seule autorité face à son employé, et où la condition de ce dernier est entièrement dépendante de la bonne ou mauvaise volonté du premier. Dans le meilleur des cas, il s’agit toujours d’un paternalisme à l’oncle Tom, qui mine les droits et l’autonomie de l’individu, misant sur une bienveillance qu’aucun cadre légal n’oblige. Que certaines domestiques aient droit à une chambre à soi, des congés et un traitement décent ne suffit pas à compenser l’absence d’égalité des droits dans le pays.

De la même façon, les conditions de ce racisme socialement et collectivement accepté sont en grande partie fournies par l’absence de protection légale des travailleurs immigrés, qui fait des discriminations raciales un point aveugle du système judiciaire libanais.

«Les Libanais ont du mal à admettre qu’ils sont racistes, commente le président du CLDH, Wadih Al-Asmar. Pour eux, le racisme, ils en sont victimes quand il vont en Europe ou aux États-Unis, mais ils ont du mal à comprendre qu’il y a des comportements racistes. Le fonctionnement de la justice est discriminatoire pour tous les gens qui ne parlent pas arabe, pour tous les gens qui viennent d’un pays que le subconscient libanais considère comme un pays inférieur. Une Noire américaine ou européenne avec un passeport français ou allemand va être traitée correctement parce qu’il y a l’ambassade derrière, mais une Noire qui vient de Côte d’Ivoire, sauf si elle est riche et qu’elle a des contacts au Liban, elle va être maltraitée. Il y a aussi un aveuglement de la justice à ne pas prendre en compte les conditions particulières: le fait que ces personnes ne peuvent pas avoir d’avocat, que parfois les gens témoignent contre elles alors qu’ils n’ont rien vu mais qu’il y a un autre Libanais en face donc on va le croire plus facilement… Il y a énormément de racisme dans la pratique et aussi dans les textes.»

Entre les domestiques mêmes, une hiérarchie tacite s’est peu à peu constituée. Les Philippines, considérées comme plus éduquées et mieux formées, plus «blanches» aussi, sont les plus recherchées par la bonne société libanaise. Elles sont également mieux payées que leurs homologues venant d’Afrique. Quand les salaires des Philippines peuvent tourner autour des 400 à 500$ par mois, une Éthiopienne ou une Togolaise commencera à 150 ou 200$. Ce type de distinction contribue à alimenter des inimitiés inter-communautaires, qui prospèrent sur de nouvelles inégalités au sein d’une même classe.

D’un autre côté, les salaires extrêmement bas ne sont pas toujours versés par les employeurs, et sont souvent envoyés directement à la famille. Cela pousse certaines à recourir à la prostitution pour survivre, et s’assurer les nécessités de base quand elles n’y ont pas accès par ailleurs. Mais là encore, les femmes sont laissées à la merci de leur proxénète autant que de leurs clients. Elles doivent louer l’endroit où elles exercent, parfois situé dans une de ces maisons abandonnées après la guerre, et ce pour des sommes qui peuvent atteindre plusieurs centaines de dollars. Au total, il ne leur reste pas grand-chose, sinon une précarité accrue.

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«Tu couches avec le premier homme, il te donne 50.000 livres [29€], ça ne sert à rien. L’autre prend sa part, dedans tu dois payer le loyer à la fin du mois, tu dois t’habiller, penser à ta santé, et à ta famille que tu as laissée derrière toi au pays…

Ça c’est la misère du Liban, d’une fille de ménage. On n’a pas nos droits, et nos droits devraient venir de ceux qui nous cherchent depuis le pays. Mais eux ils ne se permettent pas de le faire parce qu’ils ont déjà pris leur argent. On t’a abandonnée, si tu peux t’en sortir tu t’en sors, si tu peux pas tu restes dedans. Et ceux qui ont vécu ici longtemps, ils s’en sortent mieux par rapport à toi qui viens d’arriver. Tu ne connais nulle part, tu ne connais même pas la loi du pays, comment tu peux t’en sortir? On existe, mais on ne vit pas», tranche Louise.

Omniprésentes dans le quotidien libanais, les domestiques sont pourtant absentes du débat public et politique. Lors des dernières élections, leurs revendications n’ont pas trouvé d’écho auprès des candidats et sont restées lettre morte.

«Le Liban est tellement fucked up, il y a tellement de batailles que le dernier truc auquel ils vont penser c’est la cause des domestiques, estime Jeanne, dont les parents ont également une Ivoirienne à leur service. Avant tout on va penser au Libanais, qui passe avant les étrangers. Il faut comprendre que ces gens-là viennent d’un certain background. Il y a beaucoup de jeunes de la société civile qui défendent les réfugiés et les immigrés, mais il y a une grande partie aussi, la majorité des Libanais, qui disent: “comment tu veux que j’aide un étranger si je n’arrive pas à m’aider moi-même?” Quand ils traitent bien leurs domestiques, les gens s’en vantent, alors que ça devrait aller de soi. Même si elles étaient bien traitées, j’aimerais pas le dire parce que c’est un long combat qui vient de très loin, et on n’est qu’au début des changements. Il ne faudrait jamais considérer ça comme quelque chose d’acquis.»

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Les discours qui entourent les travailleuses domestiques immigrées sont néanmoins différents de ceux régulièrement tenus au sujet des réfugiés. «Leur travail est jugé à la fois comme étant essentiel, et comme n’ayant aucune valeur (le travail autant que les femmes qui font ce travail), même si les gens ne pourraient pas vivre sans. Contrairement aux réfugiés syriens et palestiniens dont beaucoup disent qu’ils prennent le travail, les ressources et la place des Libanais, personne ne dit ça des domestiques, car elles font des jobs dont personne ne veut», remarque Talah.

Pour autant, alors qu’elles sont considérées comme un besoin social au Liban, l’État ne prend toujours pas la responsabilité de leur condition. Pour Wadih Al-Asmar, «un pays qui n’est pas capable d’assurer la sécurité et la dignité des gens qui viennent travailler sur son territoire devrait tout simplement arrêter d’inciter les gens à venir. Il devrait leur interdire de venir en disant: “écoutez, on n’est pas capable de vous protéger”. Malheureusement ça ne se fait pas», déplore-t-il.

Des travailleuses domestiques manifestent pour l’abolition du système de kafala. Sur la pancarte de droite, une photo de l’agression de Bourj Hammoud, Beyrouth, le 24 juin 2018 | Anwar Amro / AFP

Louise, elle, évoque une autre part de responsabilité, reposant sur les femmes migrantes mêmes, que la précarité pousse à entretenir la machine des migrations domestiques. Il y a d’abord la honte de raconter leur situation réelle à leur famille restée derrière, qui entretient un tabou sur leur condition, et un business migratoire auquel finissent par participer celles qui sont arrivées au Liban avant:

«On a quitté nos pays parce que nous sommes dans le besoin. Tu arrives, c’est encore la misère. Eux autres au pays ils pensent qu’on est bien. C’est pas ça, on se démène, on vit avec. C’est aussi très difficile pour nous de raconter ça aux parents, pour ne pas rester dans le souci. Donc on essaye de garder ça pour nous, et faire comme si de rien n’était. C’est pourquoi nos sœurs continuent à venir. C’est nos sœurs qui sont ici qui nous font venir, parce qu’elles ont besoin de l’argent que toi tu leur rapportes si tu viens, elles s’en fichent de ce que tu vis.

«Un fonctionnement de mafia, assez proche du trafic d’êtres humains»

Wadih Al-Asmar, président du Centre Libanais des Droits Humains

Moi je dirais, c’est pas la faute aux Libanais si on est mal traitées ici. Par exemple, quelqu’une qui s’engage à te faire venir, elle t’appelle directement du pays. Le bureau qui te fait venir est en contact avec celle qui t’a contactée depuis le pays, c’est comme de l’esclavage, ou vendre quelqu’un. Tu dois travailler trois mois pour payer la fille qui t’a fait venir quand tu arrives. Si le bureau prend 2.000 dollars, elle prend peut-être 500 dollars. Après, elle a déjà eu de l’argent c’est fini, on t’a livrée on t’a livrée, elle s’en occupe plus.»

Ce système, Wadih Al-Asmar le compare à «un fonctionnement de mafia, assez proche du trafic d’êtres humains». Si les Émirats arabes unis ont officiellement aboli la kafala professionnelle en 2008, et le Qatar en 2016 –ce qui n’a cependant pas signé sa disparition–, au Liban, cette forme de traite institutionnalisée se poursuit sans restrictions ni sanctions.

Jour après jour, les travailleuses domestiques immigrées continuent de venir, de partir, de travailler, de lutter, de mourir. «Avant les filles se suicidaient, maintenant c’est la revanche, elles tuent leurs patrons», glisse Louise. «Il y a des rumeurs qui courent là-dessus: une fille qui a tué sa patronne, une patronne qui a poignardé sa bonne… Mais la patronne ne va pas en prison, parce qu’elle a tué un animal.» Chaque semaine, près de deux travailleuses domestiques immigrées meurent au Liban. Le plus souvent, il s’agit de suicides ou d’évasions ratées.

À ce jour, Rachel n’a toujours pas ses papiers, Sophie tente de renouveler les siens après plus de vingt années passées au Liban, Marie travaille pour des étrangers qui lui laissent deux jours de congé, et Louise est partie dans une autre famille: «Je fais avec. Je peux pas dire que c’est bien, mais c’est mieux. Je compte rester encore un peu», nous dit-elle. En décembre peut-être, elle retournera au Togo, retrouver sa fille.

Les prénoms ont été changés

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